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Jeux de l'oie
et littérature

Un objet frontière

Depuis son invention, le jeu de l’oie inscrit des histoires au fil de ses soixante-trois cases : histoires lisibles, plus que jouables, mais qui donnent le sentiment d’être soi-même le héros du récit que l’on parcourt en sautant de case en case.
Au XVIIIe siècle, le jeu inspire les petites sociétés littéraires qui se réunissent dans les salons de l’aristocratie parisienne. Dans la Société du Bout-du-banc, animée par le comte de Caylus et par Mlle Quinault, une ancienne actrice, le jeu de l’oie sert de prétexte à une création littéraire collective. Comme l’explique Mme de Graffigny dans une lettre datée de 1743,

On a fait hier un plan de conte. C’est le Jeu de l’oie où les perdants doivent payer d’un conte sur chaque case du jeu. Ils ont choisi : le duc a pris le jardin, Duclos le pont, Caylus le cabaret, Montgrif aura la prison, Marivaux le puit et Crébillon la mort. Ne parle de cette badinerie à âme vivante. C’est le secret de la société.

Quels contes ont été engendrés au cours de cette mémorable partie ? On l’ignore : le « secret de la société » a été bien gardé. À la même époque, ce sont des histoires plus connues que les enfants retrouvent sur leurs plateaux : les fables d’Ésope et celles de La Fontaine, distribuées sur les jeux des imagiers parisiens Jean, Basset et Demonville entre les années 1780 et 1820, dont ils peuvent se remémorer la morale en même temps qu’ils avancent leurs pions. Au XIXe siècle, les contes de fées prennent possession des lieux : l’enfant avance avec Peau d’Âne, patiente avec la Belle au Bois dormant, tente d’éviter Barbe-Bleue et surtout la terrible ogresse qui renvoie au début du jeu.

Il faut attendre le milieu du XIXe siècle pour voir des histoires coulées toutes entières dans la spirale carrelée du jeu. En 1855, l’imprimeur messin Gangel réalise deux jeux de l’oie inspirés par les romans d’Eugène Sue, Les Mystères de Paris (1842) et le Juif Errant (1844), parus une dizaine d’années auparavant. Vingt ans plus tard, il ne faut pas attendre trois ans pour voir Le Tour du monde en 80 jours, paru en 1872, adapté en forme de jeu de l’oie ! Celui de l’imprimeur parisien Coyen (1875) s’inspire des gravures de l’édition Hetzel : les joueurs y suivent de bout en bout les aventures de Philéas Fogg et de Passepartout, de l’étude du globe (n° 1) au retour triomphant à Londres (n° 63). Ce jeu de l’oie en forme de voyage autour du monde connaît une grande fortune : dans les années qui suivent, il est imité en Allemagne, aux États-Unis et en Italie.

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Image :  [5.2.1] Jules Verne, Le testament d’un excentrique, Paris, J. Hetzel, 1899, ill. Georges Roux (crédits Gallica)

Piqué au jeu, Jules Verne invente en 1899 la plus fabuleuse des parties jamais jouées : un richissime excentrique de Chicago, féru de jeux de l’oie et laissant à sa mort un improbable testament ; six joueurs tirés au sort parmi les citoyens ; un immense territoire, celui des États-Unis d’Amérique, dont les États forment autant de cases, l’Illinois jouant le rôle de l’oie ; un fidèle notaire, maître Tornbrock, chargé de lancer les dés et d’en communiquer le résultat par télégramme aux joueurs dispersés dans le pays ; deux semaines pour rejoindre sa nouvelle position ; une fortune colossale à remporter. Au temps des chemins de fer et de la presse triomphante, raconte Jules Verne, le défi suscite un immense engouement dans le pays. Avant le départ,

la carte, fidèlement reproduite d’après celle du défunt, fut dessinée, gravée, coloriée, tirée en moins de vingt-quatre heures, puis lancée à plusieurs millions d’exemplaires à travers toute l’Amérique au prix de deux cents l’exemplaire. Elle était ainsi à la portée de tous les citoyens, qui pourraient y épingler successivement chaque coup et suivre la marche de cette mémorable partie.  

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Image :  [5.1.2] Jules Verne, Le testament d’un excentrique, Paris, J. Hetzel, 1899, ill. Georges Roux (crédits Gallica).

Malgré les apparentes similitudes avec le Tour du monde en 80 jours – le périple géographique, la course contre la montre – les héros du jeu n’ont rien d’une bande de Philéas Fogg. Ce sont les pions d’un jeu qu’ils ne maîtrisent pas et dont ils n’ont même pas les dés en main.

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Image :  [5.1.3] Jules Verne, Le testament d’un excentrique, Paris, J. Hetzel, 1899, ill. Georges Roux (crédits Gallica).

Par la suite, et surtout dans la seconde moitié du XXe siècle, le monde littéraire utilise le jeu de l’oie comme un espace de connivence ironique. Avec la complicité des journaux, écrivains et dessinateurs mettent en image les mœurs et les ambitions de leurs semblables, raillant la course aux prix littéraires et la notoriété chèrement gagnée. En 1935, l’écrivain Pierre Bost, une figure influente du monde des lettres de l’entre-deux-guerres, fait du Jeu du Prix Goncourt, paru dans le journal Marianne, un miroir amusé qu’il tend à ses contemporains et aux grands « prix Goncourt ». En 1949, le dessinateur Peynet croque dans La Bataille un Jeu de l’oie Goncourt. En 1956, le jeune François Nourissier, qui vient de quitter le secrétariat général des Éditions Denoël, accompagne ses Chiens à fouetter. Sur quelques maux de la société littéraire et sur les jeunes gens qui s’apprêtent à en souffrir d’un « jeu de l’oie du petit homme de plume » dessiné par Maurice Henry. Pour le jeune provincial en marche vers Paris (n° 1), les obstacles sont nombreux sur la route de la gloire littéraire. Entre les « petites voix » obtenues à un « grand prix » (n° 19) et le labyrinthe de l’avant-garde (n° 42), les rebuffades des éditeurs et le risque des mauvaises mœurs, la voie est étroite qui mène à l’Académie française (n° 63)…